Les arrêts de travail liés à un accident ou à une maladie professionnelle peuvent se prolonger plusieurs mois, voire plusieurs années, suspendant alors le contrat de travail et privant l’employeur de toute marge de manœuvre. Entre protection légitime et abus manifeste, des leviers existent pour encadrer ces situations.
Le Code du travail consacre un régime protecteur spécifique au salarié victime d’un AT/MP. Durant toute la suspension, il bénéficie d’une garantie d’emploi : aucune mutation ou rupture ne peut être décidée avant la visite médicale de reprise (Cass. soc., 16 sept. 2015). Toute mesure contraire pourrait s’analyser comme une discrimination et risquerait d’être jugée abusive ou considérée comme un motif de nullité du licenciement.
Or, l’employeur ne peut imposer la tenue d’une visite de reprise, celle-ci étant à la discrétion du salarié. La protection s’étend donc parfois sur plusieurs années, la jurisprudence exigeant systématiquement cette visite pour constater la fin de la suspension, "peu important la reprise effective du travail" (Cass. soc., 14 mai 2025).
Face à des arrêts sans cesse renouvelés, l’employeur est souvent démuni devant certains abus : si le médecin traitant est complaisant, les absences peuvent durer plusieurs années et générer des difficultés d’organisation et un coût substantiel pour l’entreprise (salaires, charges sociales, augmentation des taux ATMP, cotisations prévoyance).
Or, s’il n’est pas possible pour l’employeur d’empêcher a priori la délivrance ou le renouvellement d’arrêts par le médecin traitant, il peut contrôler la réalité de la maladie et réagir. Des moyens d’action existent, même s’ils sont limités.
Sans visite médicale de reprise, le contrat demeure suspendu, même après plusieurs années.
L’employeur peut tout d’abord saisir la CPAM pour demander une contre-expertise et contester la reconnaissance du caractère professionnel ou la justification médicale de l’arrêt. Il peut à ce titre réclamer la communication du rapport médical ayant fondé sa décision (art. R. 142-8-2 CSS). Il peut ensuite solliciter le réexamen du dossier du salarié (motiver la demande par des éléments factuels ou médicaux, par exemple des doutes sur l’origine professionnelle ou sur la justification médicale de l’arrêt). Une contre-expertise doit alors être organisée par la CPAM, souvent avec un médecin expert indépendant.
Si l’avis rendu par l’expert n’est pas satisfaisant, un recours est possible devant la Commission de recours amiable (CRA), dans les deux mois suivant la décision de la CPAM, puis, en cas de nouvel échec (délai de quatre mois), devant le tribunal judiciaire. Même si la procédure est longue, elle permet de faire pression sur un médecin traitant complaisant et de prévenir des renouvellements systématiques.
Au-delà du recours médical en contestation, l’employeur dispose de moyens d’action pour encadrer l’absence :
Les arrêts interminables ne condamnent pas l’employeur à l’inaction. La vigilance constante décourage les prolongations abusives d’arrêts
Lorsque la reprise est illusoire (notamment du fait de l’impossibilité de reprise d’un poste abandonné depuis des mois/années), ce type d’actions/pressions engagées par l’employeur invite fréquemment les salariés concernés à négocier la rupture de leur contrat de travail. La rupture conventionnelle peut alors constituer une issue consensuelle, y compris pendant un arrêt d’origine professionnelle (Cass. soc., 30 sept. 2014; 9 mai 2019).
Le licenciement d’un salarié protégé par un AT/MP reste l’exception.
En dehors de ces hypothèses, la rupture est nulle et expose l’employeur à une réintégration ou, a minima, à six mois de salaire de dommages et intérêts. Raison pour laquelle il est important d’anticiper ces situations.
Il est par ailleurs important de préciser que les actions et recommandations évoquées ici dans le cadre d’arrêts liés à des AT/MP sont également applicables à des situations similaires n’impliquant pas d’AT/MP. En d’autres termes, l’employeur aura tout intérêt à mettre en place celles-ci en cas de suspicion d’abus lors de renouvellements systématiques d’arrêt de travail! En de telles situations, la protection afférente aux situations d’AT/MP ne s’appliquera pas.
Charles Mathieu, avocat associé chez Daem Partners
Retrouvez l'interview sur le site Décideurs RH